Les sculptures de Karim Ghelloussi recherchent ce qui résiste et ce qui demeure. Elles jouent avec nos origines. Elles gardent l’empreinte des temps des autres dans ce qu’elles manifestent d’aujourd’hui et de demain. Les racines finissent toujours par refleurir en levantins catleyas.

Sans-titre (El Atlal, les ruines) est un assemblage de pièces de bois au même motif d’arcs outrepassés brisés (caractéristiques de l’architecture arabe) qui finissent par enserrer le meuble (chaise, fauteuil ou étagère) qui a servi de point de départ à la construction et qui en détermine la structure. Il y a tout à la fois appariement et appareillage dans ces sculptures d’où s’échappe la voix nostalgique et mélancolique d’un ailleurs, d’où l’on vient et où l’on va.

(La voix d’Oum Kalsoum chantant « El Atlal », chanson qui reprend le thème de l’abandon de l’être aimé, récit des ruines ou des traces laissées par l’être aimé après son départ  :

Ô mon cœur, ne cherche pas ce qu’est devenu l’amour

C’était une citadelle de mirages qui s’est effondrée

Sers-moi un verre et buvons en souvenir de ses ruines)

Ces constructions, issues de l’imaginaire, ont un statut ambigu : elles oscillent entre sculptures, arcades, maquettes d’architecture, moucharabiehs (volets percés de figures géométriques derrière lesquels les femmes regardent le monde), elles pourraient tout autant faire penser à une sorte de volière.

Parfois, Karim Ghelloussi associe un objet, de l’ordre du bibelot, un morceau de vaisselle, à ses constructions : une céramique, une maquette de bateau, objets décoratifs, souvenirs qui évoquent un ailleurs, le voyage sans exotisme.

Il y a, bien sûr, un paradoxe dans cette volonté de construire des ruines ; mais, il se dissout dans celle de guérir du déracinement ; ici, l’enracinement ne peut être que l’unique formule d’une renaissance : alchimie du corps de la parole. À travers une nouvelle poétique du réel, la ruine comme le campement déserté, la stylistique de Karim Ghelloussi utilise un vocabulaire, des figures et une grammaire qui lui permettent de donner forme à cette construction mentale (relevant tout à la fois de l’imaginaire, du rêve, du fantasme, qui constitue son identité culturelle et sociale – la nôtre, « forcément »). Quand on observe que « le langage n’est pas un système de signes, mais la promesse d’une réconciliation des mots et des choses » Tiqqun 1 (pp. 11-12).

Construction abandonnée, la ruine est une sculpture laissée en suspens, comme délaissée. Le bois, lui-même, a été enduit, poncé, il est prêt à être peint, mais finalement, l’artiste l’a laissé en l’état, inachevé.

Comme le semblent ces sculptures humaines (résine et mortier) ;

présences, là, médusées, pétrifiées par le regard, figées dans leur singularité, elles sont figées dans des moments d’attente qui font qu’elles disent plus (et autre chose) que ce qu’on voudrait qu’elles ne disent : Je suis ouvrier…

Comme cette femme assise sur une table où sont disposés les reliefs d’un repas, ce n’est pas sûr, un vrai gilet de cotonnade (rayures et capuche) jeté sur son épaule, les jambes dans le vide, les pieds croisés. Femme du harem d’un palais de sultan.

Comme ces passagers du silence, debout ou assis sur leur bagage, stoppés dans leur longue marche, leur silhouette accablée de fatigue, par leur route, le costume avachi.

Tous semblent attendre, plongés dans leurs pensées, être à l’écoute d’une parole libérée, « entendre la parole parler », une parole poétique1, vulnérable et ferme, car « la poésie ne rythmera plus l’action, elle sera en avant. »2

« J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens », répond Rimbaud à sa mère qui lui demande ce qu’il a voulu dire dans une Saison en enfer.

De ce monde représenté et de ses effets d’étrangeté, Milton Friedman et Friedrich Hayek, portraiturés en marqueterie de chutes de bois de construction, sont sans contredit les ennemis.

1 ποιεῖν (poiein), faire, fabriquer que ce soit modeler de la glaise ou créer des œuvres artistiques ou poétiques.

2 Lettre de Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871.

Alexandra Majoral