Né en 1970

Vit et travaille à Nice

Je ne cherche pas à refaire des images. Ce qui compte pour moi, ce qui est au cœur du projet, c’est cette question de l’identification. Comment je m’identifie aux victimes ? Comment le spectateur s’identifie à l’image ? Est-ce qu’on s’identifie à ces images de guerre au Moyen-Orient ? Est-ce qu’on ne s’identifie pas davantage aux images du conflit en Ukraine ? Ou en Yougoslavie ? Ce sont toujours les mêmes images. Ce sont exactement les mêmes scènes. Pourtant, on ne s’identifie pas de la même façon. Notre regard ne bascule pas dans l’image de la même manière. C’est cette bascule, ce pouvoir d’identification qui m’intéresse.(…)

Je travaille souvent la mise en scène. C’est quelque chose de très lourd techniquement.

Il y a un travail de repérage, de choix des personnages, des accessoires, des vêtements.

Et surtout un travail sur la lumière. Pour cette série, j’ai voulu travailler à l’inverse. Au moyen-format, mais à main levée, sans trépied, à la lumière du jour, quasiment sans repérage, avec des personnes ordinaires, de mon entourage. Je voulais alléger la mise en scène au maximum. Les gens viennent comme ils sont. La seule mise en scène finalement, c’est la mise en scène des corps. Je ne les fais pas jouer. Ils ont simplement les yeux fermés. Pas de cris, pas de pleurs, pas de sang sur le visage. Ils n’ont aucune expression(…) J’ai utilisé le noir et blanc pour mettre de côté les questions de la couleur.

Et c’est tout. On a eu les images d’après. Une fois que les secours étaient intervenus. (…)

C’était pourtant bien la guerre. (…) ça rejoint ce questionnement sur le droit à l’image des victimes. Ici, on protège l’identité et la douleur des victimes au nom du droit à l’image, quand ailleurs on dénie ce droit au nom du devoir de témoignage. (…) »

Entretien : Karim Ghelloussi / Florent Mattei

(A l’occasion de l’édition « Le monde ou rien » | Mai-juin 2016 | Circonstance Galerie)

« Poussières » | 2015

  Florent Mattei propose la série « Poussière », inspirée des premiers portraits de l’histoire de la photographie quand le portrait photographique se démocratise, supplantant le portrait pictural : les visages sont sérieux, la pose hiératique, derrière un paysage peint, un village blanc, des chênes verts, des figuiers de barbarie, une route en terre, un paysage de pays chaud, au sol, un tapis, des objets comme décor qui changent d’une photographie à l’autre, un guéridon, des livres empilés, un bouquet de fleurs, de fruits, une chaise, une petite sculpture, toutes les personnes photographiées sont recouvertes d’une fine poussière, celle d’un bombardement ? Celle d’un long voyage ? Bien que leur vêtement signe leur appartenance au monde contemporain, ils sont les déplacés de toujours, ceux d’hier et d’aujourd’hui, ceux qui fuient les guerres, la misère : dignes, ils nous regardent droit dans les yeux à travers l’objectif. Le photographe est-il moins artiste à cet instant ?

Alexandra Majoral