Né en 1977

Vit et travaille à Nice

La citation de Louise Michel brandit par la fille de l’artiste, donne son titre à l’exposition présentée à l’Espace arts plastiques Madeleine-Lambert. Louise Michel écrit cette phrase dans son récit de la Commune de Paris dont le mouvement insurrectionnel de 1871 trouve sa source dans un élan républicain, dans un désir de justice sociale. Un même élan impulse des vagues de révoltes et de protestations populaires d’une ampleur inédite à travers le monde en 2019. L’année est, en effet, marquée par une accélération et une multiplication des manifestations pour dénoncer l’accroissement des inégalités. De l’Algérie à Hong Kong, du Liban au Chili, des mouvements de protestations pacifiques portés par la jeunesse, sans leaders ni organisations politiques, rassemblent des citoyens de différentes générations, origines, religions et classes sociales pour exiger collectivement un changement politique et social. Une mondialisation des manifestations, qui inspirent à Karim Ghelloussi une série originale de portraits de manifestants réalisés à partir d’images collectées, prélevées dans la presse, dans des articles de journaux. Cette série de portraits émerge alors qu’il suit de près le soulèvement du peuple algérien – Hirak – survenu le 16 février 2019 suite à l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un 5è mandat. Malgré la répression, les menaces et les arrestations, le mouvement conduit à la démission de Bouteflika en avril 2019. Il y a chez l’artiste comme un désir profond d’accompagner ces protestations, de témoigner du présent, de participer à sa manière à ces soulèvements des corps et des pensées dans un pays qui lui est proche, familier, personnel. Comme une façon de conjurer les paradoxes de l’altérité provoqués par l’exil, l’immigration, le métissage. Comme une façon de se rapprocher de ces jeunes hommes et femmes en résistance.

Parallèlement, à partir de mars 2019, les hongkongais défilent dans les rues pour exprimer leur refus de l’amendement de la loi d’extradition, mais aussi dénoncer les inégalités et réclamer un suffrage universel. Quelque mois plus tard, inspirés par l’Hirak algérien, les Libanais descendent dans les rues pour demander le départ de la classe politique jugée corrompue. Puis c’est au tour des Chiliens de se soulever. Partout dans le monde des hommes et des femmes se lèvent. D’un pays à l’autre, d’une protestation à l’autre, les manifestants s’inspirent, se regardent, partagent leurs expériences, leurs idées. Une diffusion des insurrections que portait déjà Louise Michel. Alors qu’elle est déportée en Nouvelle Calédonie de 1873 à 1880 pour purger sa peine, la figure majeure de la Commune sympathise avec les Kanaks dont elle soutient la révolte en 1878. Elle se lie également d’amitié avec les Algériens envoyés au bagne après les révoltes de 1871 en Kabylie. Elle se rendra d’ailleurs peu avant sa mort, en Algérie pour donner une série de conférences en 1904 où elle dénonce les violences coloniales, l’oppression et appelle à une révolution sociale. Une révolution, comme celle qui bouscule le monde en 2019, jusqu’à ce que la pandémie mette un coup d’arrêt sévère aux manifestations  en 2020, signant le retour des états policiers. Le coronavirus, comme un obus, écrase les promesses de ces révolutions mondiales, qui avaient pourtant réussi à faire fleurir sur leur chemin des lueurs d’espoir.

Ces portraits de manifestants s’inscrivent dans la continuité de la série Mémoire de la jungle, initiée en 2014 avec un portrait du promoteur du libéralisme, l’économiste américain Milton Friedman, dont les théories influencèrent de nombreux dirigeants du monde entier (Reagan, Thatcher, Pinochet…). Mémoire de la jungle pastiche de manière grotesque les portraits officiels des hommes et femmes de pouvoir (Kadhafi, Sarkozy, Lagarde…), dans une réminiscence des souvenirs d’enfance de l’artiste et notamment des visions de portraits de Chadii Benjedid ou de Ben Ali. Comme un contrepoint aux images fabriquées et imposées par le pouvoir pour forger des mythes, Karim Ghelloussi construit des portraits d’anonymes qui se lèvent et résistent, mues par un même refus  de l’injustice, par un même désir de liberté et de dignité.

L’artiste interroge notre rapport aux images médiatiques, aux icônes de l’Histoire. Son œuvre, de l’ordre de la construction mentale, convoque des souvenirs d’enfance, des impressions diffuses, des fragments de mémoires personnelles et collectives, des échos médiatiques, qu’il assemble pièce par pièce à l’aide de chutes de bois, de débris d’anciennes œuvres ou de caisses de transport, qui parsèment son atelier. Ce dernier est un espace privilégié d’expérimentation, d’incertitudes et de réflexions, où le geste artistique invoque des sensations, comme  avec cette série de portraits de manifestants. Touché par l’inventivité de ces protestations, impressionné par les slogans, les étendards, il réalise des tableaux à la croisée de la sculpture, de la peinture et de la marqueterie. Avec une attention particulière portée à l’ornement, aux couleurs, aux motifs, son œuvre relève à la fois de la construction (chantier) et de la composition (plastique).

Fragmenter, déplacer, récupérer, trier, bricoler, assembler, l’artiste recompose dans un processus de transformation permanent. Un processus esthétique, un geste artistique qui se lit dans ces peintures fragmentées parcourues de lignes de construction comme une métaphore des identités plurielles, hybrides qui composent nos sociétés fracturées en quête d’unité.

Dans cette prédilection pour les rebuts et les techniques non académiques, il y a une volonté farouche, espiègle, de désacraliser les images, les gestes et les matières artistiques, pour s’inscrire dans la marge, dans une résistance à l’ordre établi. Une précarité des matériaux, qui dit aussi la fragilité de ces révolutions.

Karim Ghelloussi confronte le spectateur à la réalité avec cette série de portraits imposants qui nous dominent, qui nous font face. Déjà dans Sans titre (Passagers du silence) 2011-2014, il y avait quelque chose de l’ordre de la manifestation, de rendre visible dans l’espace public des corps de migrants poussé par l’espoir de jours meilleurs dans la terre promise. A l’Espace arts plastiques Madeleine-Lambert, les visages anonymes de manifestants nous cherchent du regard, nous interpellent, comme s’ils nous demandaient de prendre acte de leur présence, d’être témoin de leurs engagements. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard, si l’artiste commence ses portraits par les yeux, qui structurent l’ensemble du tableau. Il est aussi question de regard dans les cinq sculptures qui ponctuent l’exposition. On retrouve ici le corps de la fille de l’artiste figé par des moulages en plâtre, perché sur des chaises ou des tabourets, scrutant l’horizon[1]. Pour l’artiste, ces moulages sont comme des portraits, plus personnels, plus intimes, comme des photographies de sa fille qui grandit. Ces sculptures nous rappellent l’importance de prendre de la hauteur, du recul, la nécessité de nouvelles perspectives et l’urgence pour une jeunesse de construire aujourd’hui le monde de demain sur les ruines du passé. Ces sculptures peuvent aussi sembler très ironiques dans le contexte actuel de pandémie, qui rend impossible toute projection, toute prévision dans l’avenir. Cette silhouette de petite fille semble incarner notre monde suspendu en quête désespérée d’horizon.

Dans un entretien, Karim Ghelloussi confie « Enfant j’avais une image très imprécise de l’artiste. J’y voyais quelqu’un qui faisait œuvre de témoignage, en lien avec l’Histoire. Rien de moins. ». En attendant que l’Histoire fasse son œuvre, l’artiste, en présentant aujourd’hui ces portraits de manifestants, nous rappelle cet élan de vie, ce désir de changement, car « si le désir cesse, alors la vie cesse[2] ». Or ces portraits sont pleins de vie, de mouvements, traversés d’une vibration insufflée par les couleurs fragmentées, comme si l’image ainsi composé par assemblage pouvait se décomposer et prendre la forme d’un autre visage. Les couleurs se diffusent d’un portrait à l’autre, comme le frémissement de ces soulèvements qui se regardent et se diffusent de par le monde, appelant à une solidarité, à un effort collectif et à une nécessaire convergence des luttes. Les tableaux de Karim Ghelloussi nous invitent à entrer dans la danse et à emprunter le chemin de violettes.

Sonia Recasens

[1]Sans titre (La chasse aux lézards) 2019
[2]Geroges Didi-Huberman, vidéo de présentation de l’exposition Soulèvement

[Prologue]_Karim Ghelloussi. Le monde est toujours assimilable à un reste