Né en 1983

Vit et travaille à Paris

 

« Je connaissais cet endroit. J’y suis venu en 2012. Quand j’y reviens, deux ans plus tard, c’est un endroit désaffecté. L’hôpital a été délocalisé.(…) C’est un bâtiment assez récent, mais qui sent clairement la mort. Tu peux imaginer plein de choses dans ce lieu. Il y a quelque chose de théâtral avec ce grand rideau rouge. (…) La seule chose qui restait dans cet espace de vie, ou de mort, je ne sais pas trop comment l’appeler, c’est ce rideau. Et une ou deux peintures dans la salle où les familles se recueillaient. Il y avait une plante en plastique aussi, accrochée au mur. D’ailleurs je m’en suis servi pour une vidéo. Je m’accroche à la plante, je m’y suspends. J’essaye de faire des tractions, j’essaye de me hisser pour la sentir. Voir si elle sent quelque chose, si elle a une odeur. Mais elle ne sent rien. Il n’y a plus d’odeur. Je finis par tomber. La plante tombe aussi.(…) Ce titre, le titre de ce livre, la route sans étoiles, il résume ce lieu où je suis. La route sans étoiles, c’est la fin. Ça s’arrête là. C’est ce que j’ai voulu montrer à travers cette image. (…)

Je parlais de nostalgie. (…) Il y avait une très belle lumière. On ne la voit pas cette lumière, ce faisceau de lumière, parce que la photo a été recadrée, mais elle existe. C’est ça qu’est beau quand même avec la photo, c’est que tu peux.…Il y a une très belle lumière à ce moment-là. Elle est recadrée la photo, mais il y a une très belle lumière. C’était un faisceau de lumière et au début c’est comme ça que j’ai composé l’image. Il y avait mon ombre aussi. Ma silhouette qui tapait sur le sol. Ce qui était important pour moi c’était le rouge théâtral de ce rideau et le titre de ce livre : La route sans étoiles. »

C’est drôle, je viens de lire ce livre, Petit éloge de la fuite hors du monde, de Rémy Oudghiri. Ça parle de Tolstoï notamment. De la fuite de Tolstoï. À la fin de sa vie, il sentait qu’il allait mourir. Il s’est barré, il a pris un train. Et il est mort dans une gare. Ça je ne savais pas. Et j’ai trouvé ça très beau. (…)

Voyager léger, c’était en 2015. ça doit être à la mi-juillet, il faisait très chaud. Il a fait très chaud partout cet été là. J’avais participé à un festival de performances dans une galerie à Paris. (…) Je me recouvrais de terre. De la terre battue, très rouge. J’étais recouvert de vaseline et je m’aspergeais de cette terre rouge que j’avais dans mon attaché-case. (…) Après la performance, il me restait de la terre. J’ai voulu faire un test, en pleine nature. (…) Il faisait très chaud. Très sec aussi. Il n’y avait pas de vent du tout. (…) J’ai fait toute une série de photos. Voyager léger c’est une photo de l’action. C’est juste avant que je me recouvre de terre. J’ai la terre rouge dans mon attaché-case, je suis nu. Et je traverse ce champ.(…)

Y a cette idée de se couvrir de terre. Comme les mineurs, comme les carriers, aux visages couverts de poussière. Comme les mimes aussi, dans les rues, le visage grimé. (…) Il y a la marche aussi. La marche c’est partir léger. C’est un mode de pensée aussi. (…) Quand on part, on part avec rien au final. (…) Ils partent avec quoi ? Ils partent avec rien. C’est aussi pour ne pas être encombré parce que si t’es encombré, t’avance moins vite. (…) C’est une marche vers une vie meilleure, c’est ce que tout le monde ferait si… C’était aussi par rapport à ça. Une touche d’espoir, de légèreté, parce que c’est tellement catastrophique. (…) Ce ne sont pas des migrants. Ce sont des réfugiés. Faut pas oublier ça. Je pense que c’est important. (…) Cette photo elle tourne autour de tout ça. De l’exil, de l’exil rural. De notre terre. De partir. Avec rien. (…).»

 

Entretien : Karim Ghelloussi / Rémi Voche

(A l’occasion de l’édition « Le monde ou rien » | Mai-juin 2016 | Circonstance Galerie)