Artistes et galeriste ont choisi ensemble cette phrase, écrite sur les murs d’Alep par une main (un artiste) anonyme, qui, de mur en murs, a circulé l’hiver dernier sur nos écrans d’ordinateur. Ainsi, ils ont voulu contribuer à ces événements, plus proches qu’on ne croit, qui se passent aujourd’hui de l’autre côté de la mer Méditerranée, mer plusieurs fois millénaire, qui est toujours un lieu d’échange, pour le meilleur et pour le pire. En chiasme, guerre et poème, finir et retourner pour s’interroger sur la place de l’artiste dans notre société, mais sans s’encombrer de l’idée d’un « art engagé » dans une société qui maintenant n’a d’art que de pacotille et de strass (de « tuning » selon le mot facétieux de Karim Ghelloussi) : quel poème en temps de guerre ? Quel non-poème l’artiste peut-il écrire quand le pays est en guerre, puisque sculpture et photographie sont aussi poème ; faut-il que le poème de guerre soit moins poème que le poème de paix. Qu’en est-il de la guerre ? Des guerres intérieures ou internationales.

Au moment où l’on ne sait plus ce qui est intérieur, ce qui est extérieur, ce qui est soi et ce qui ne l’est pas, ce qui est étranger, ce qui est autochtone, dans cette mer de mélange.

Florent Mattei propose la série « Poussière », inspirée des premiers portraits de l’histoire de la photographie quand le portrait photographique se démocratise, supplantant le portrait pictural : les visages sont sérieux, la pose hiératique, derrière un paysage peint, un village blanc, des chênes verts, des figuiers de barbarie, une route en terre, un paysage de pays chaud, au sol, un tapis, des objets comme décor qui changent d’une photographie à l’autre, un guéridon, des livres empilés, un bouquet de fleurs, de fruits, une chaise, une petite sculpture, toutes les personnes photographiées sont recouvertes d’une fine poussière, celle d’un bombardement ? Celle d’un long voyage ? Bien que leur vêtement signe leur appartenance au monde contemporain, ils sont les déplacés de toujours, ceux d’hier et d’aujourd’hui, ceux qui fuient les guerres, la misère : dignes, ils nous regardent droit dans les yeux à travers l’objectif. Le photographe est-il moins artiste à cet instant ?

Karim Ghelloussi expose ses dernières sculptures : Ce sont les actes qui donnent naissance aux rêves, immense, un voyageur blanc, en bermuda, un bonnet sur la tête, portant un énorme ours en peluche : il se tient droit et nous fait un doigt d’honneur : Où commence le modèle ? Où fi nit l’artiste ? En temps de guerre ? Sculpture en contrepoint de ses « Passagers du silence ». Sur ses tableaux en marqueterie, on lit « The end » en arabe, À la classe ouvrière, le patronat reconnaissant. On voit le portrait de Christine Lagarde, tout sourire comme des stars d’Hollywood. Des perruches bleues et jaunes dans un symbole infini vertical comme nostalgie du poème au moment du non-poème d’un jour de guerre.

Alexandra Majoral